Édito

Risquer la rencontre
« L’Art est un fait, et non pas un commentaire accroché aux faits »
Witold Gombrowicz
Pourquoi encore le théâtre ?
Je sais bien qu’il y a des mots qu’on ne peut pas enfermer dans des concepts. Le théâtre est probablement de ceux-là. Il doit dépasser le concept du théâtre. Sa définition devrait être impossible. Elle serait sans doute toujours au-delà de ce que l’on pourrait en faire, mais c’est peut-être dans cet au-delà qu’il est intéressant de traquer des expériences.
Entre 2019 et 2020, je traversais une crise de fiction. Le réel me semblait vain, hors de portée par la représentation, et la fiction un simulacre altérant, corrompant l’idée que je me faisais de la vérité. Et puis l’idéal politique du théâtre m’immobilisait.
Je sais désormais que le théâtre n’est pas un rempart. Il n’existe pas en dehors des rapports de force. Il les traverse, les reproduit parfois, les met en scène sans toujours les déjouer. Il est pris dans les tensions du monde qu’il prétend regarder.
Dans certaines formes de théâtre dit « engagé », il existe même souvent un confort moral : le spectateur y retrouve ce qu’il sait déjà, esthétisé, rendu acceptable. Le politique devient thème, rarement épreuve. On croit déranger alors que l’on confirme.
Il ne s’agit pas de renoncer à toute ambition politique du théâtre, mais de cesser de lui demander des effets directs ou des conversions immédiates. Le théâtre n’agit ni comme un tract ni comme une assemblée. Il ne transforme pas le monde par proclamation.
Je crois qu’il agit ailleurs. Plus lentement. Plus obscurément. Il est une mise en crise.
À partir de 2020, j’ai élaboré avec mon équipe un nouveau protocole fondé sur la rencontre : aller vers quelqu’un qui vient vers soi. Rencontrer l’autre n’est ni un geste de bienveillance ni un « aime ton prochain ». C’est un bouleversement radical. Un non-confort. Comme artiste, autrui m’arrache au maîtrisable et ce qui déborde de ma connaissance me fait enfin sortir de moi.
La rencontre avec un public est interstice. Elle n’est ni l’autre ni moi. Elle est cette troisième chose qui se tient entre nous, dont personne ne possède le sens, dont personne n’est propriétaire mais qu’il est possible d’investir avec le concours de chacun.
Interstice entre hospitalité et dérangement. Il s’agit de laisser quelqu’un entrer et laisser bouleverser les conditions de chez soi. D’accueillir quelqu’un qui excède les dimensions de mon cadre.
Après tout le théâtre est peut-être simplement un carrefour de rencontres. Parmi ces rencontres, il y a aussi celle du spectateur avec une œuvre.
Cette rencontre est un risque car une œuvre existe pour être reçue. Mais pas toujours dans l’immédiat. C’est l’apanage de certains grands spectacles : ils avancent en nous avec le temps.
Il faut peut-être lui céder sa faiblesse. C’est une capacité d’abandon. Celui qui regarde doit probablement accepter d’être déplacé, même légèrement, même imperceptiblement, dans ce qu’il croyait tenir pour acquis.
Je crois que le regard est une expérience limite : il confronte le sujet à ce qui déborde ses cadres, jusqu’à risquer sa propre dissolution. Au fond, regarder, c’est peut-être risquer de se perdre soi-même.
À l’ère de la passion pour le « tout décortiqué », il faudrait encore tenter de chercher l’inédit et conjurer la recette qui marche.
Je sais bien qu’il y a des forces structurelles très fortes dont il est difficile de se départir. Je sais aussi que « le désir de culture est un désir cultivé », mais je crois que le théâtre, parce qu’il est un espace de rencontres multiples et singulières, peut modifier les coordonnées du monde commun.
Alors, après tout cela, pourquoi le théâtre ?
Peut-être précisément pour cela.
Parce qu’il ne répond pas. Parce qu’il ne stabilise pas. Parce qu’il expose autant qu’il expose à. Parce qu’il fait du regard un risque partagé.
Et parce qu’il maintient, obstinément, la possibilité fragile que quelque chose advienne entre nous — sans garantie, sans clôture, sans résolution.
Le théâtre quand même.
Lorraine de Sagazan
metteuse en scène et artiste visuelle